« Ce qui est nouveau en nous, l'adjuvant de ce que nous étions, est allé jusqu'à notre coeur, a pénétré son lieu le plus intime, mais n'y est pas non plus resteé : il a déjà passé dans le sang. Et nous ne savons pas ce que c'était. Il serait facile de nous persuader qu'il ne s'est rien passé ; mais nous avons pourtant bien changeé, comme change une maison où un hôte est entré. Nous sommes incapables de dire qui est entré, nous ne le saurons sans doute jamais, et pourtant bien des signes témoignent du fait que c'est ainsi que l'avenir pénètre en nous pour s'y modifier longtemps avant qu'il n’arrive lui-même ».
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète
« À quoi sert un théâtre ? »... Que répondriez-vous spontanément si on vous surprenait avec cette question, micro au poing sur un coin de trottoir ?
À exprimer ce que l’on ne peut pas se dire dans la rue, ni dans la vie quotidienne à entendre un beau texte à s’instruire à se divertir à se réunir autour d’un objet commun à construire la citoyenneté.
Voici résumées les principales réponses collectées lors du micro-trottoir réalisé par L’espal pour introduire la rencontre Théâtre & Citoyenneté du 24 mars dernier. Ces témoignages ouvrent sur de nouvelles questions...
Qu’est-ce-que l’on ne peut pas se dire tous les jours ? Sans doute ce qui nous est le plus intime ; ce qui nous anime, nous saisit mais que nous ne parvenons pas encore à formuler parce que les mots nous manquent. Silencieux, nous restons mais pourtant désireux de dire, de partager et d’être entendus.
Les poètes n’ont-ils pas cette formidable mission de « parler » pour les silencieux, de nous proposer leurs mots ?
Au coeur de nos tâtonnements, l’artiste invite à porter un regard poétique sur la vie comme sur le monde. Parfois, la vague poétique déferle si puissamment qu’elle nous renverse, jusqu’à nous émouvoir – c’est-à-dire nous mettre en mouvement. Tantôt elle révèle ou conforte une partie de nous. Tantôt elle surprend, déplace ou questionne.
Chacun, selon son appétit, selon sa sensibilité ou sa curiosité, entend, voit, sent et ressent. Chacun, artiste, spectateur et acteur culturel, prend le risque de se découvrir. Ensemble nous faisons exister l’oeuvre. Ensemble nous la créons ; c’est là toute la magie du spectacle vivant. Et si l’œuvre doit bouger quelque chose en nous, si notre point de vue sur le monde se déplace ne serait-ce qu’infiniment à travers l’art, alors c’est nous-mêmes que nous réinventons jour après jour.
Vertigineuse liberté, infinie responsabilité.
Alors osons.
Harry Rosenow
Directeur de L’espal - Théâtre du Mans
« Que fais-tu tous les jours ?
Je m’invente ! »
Paul Valéry, Cahiers
Vivre poétiquement
Rêver
Imaginer
Construire
Se tromper
Recommencer
Reconstruire
Se construire
…
Ensemble
Des mots ? Une belle illustration graphique ?
Ou plutôt, l’expression d’une volonté de participer au nécessaire réenchantement de nos vies.
En parallèle de toutes les avancées que notre civilisation occidentale a apporté pour sa part – des libertés, des loisirs, des évolutions techniques et scientifiques, l’élévation des niveaux de vie, des échanges, la communication, la mondialisation…– de nombreux méfaits gangrènent aujourd’hui nos sociétés.
Les multiples crises économiques, monétaires, sociales, les déséquilibres, les nouvelles inégalités, la corruption, la seule recherche du profit, les dérèglements démocratiques, le non-respect du droit des peuples, la dégradation de la biosphère… sont autant de révélateurs de l’impasse dans laquelle notre monde est engagé.
Notre civilisation développe l’isolement, la solitude dans toutes les classes sociales. Elle a décomposé le lien social et entraîné la perte du dialogue avec soi-même.
Un mal être intérieur parasite le bien-être extérieur, et conduit souvent à encore plus de consommation, plus de possession, plus d’exclusion, plus de sécurisation…
Alors, peut-on encore rêver, imaginer, construire, accepter de se tromper, de recommencer, de reconstruire, de se construire ?… qui plus est « ensemble » ?
Nombreux sont ceux, malgré tout, qui tentent une autre voie, souvent invisible, pour enrayer, freiner le déferlement des multiples catastrophes que les médias s’empressent de nous annoncer. Ce qui les caractérise serait – entre autre – un sens de l’analyse et de l’intuition, une véritable capacité à relier le rationnel et le sensible. Ils font souvent preuve d’amabilité, de gentillesse, d’empathie.
On reconnaît chez eux un sens du service, de la gratuité, du don.
Ils pensent le monde en articulant le local et le global, l’individu et le groupe, soucieux des liens, des interactions qui façonnent les peuples, la planète.
Ils sont désireux de convivialité, de fête. Ils manifestent autant leur besoin d’affirmation personnelle que leur nécessité d’être intégrés à un « nous ». Ils agissent « ensemble », sans se connaître encore.
Ils participent à l’émergence d’une nouvelle conscience ; ils n’ont aucune assurance ; ils tentent de vivre « mieux », de retrouver une qualité de vie, c’est-à-dire simplement un bien-être « intérieur ».
Leur sens esthétique les conduit à prendre du temps pour s’extirper d’un quotidien parfois prosaïque ; à se donner du temps pour goûter, ailleurs aussi, à de véritables moments de joie, d’émotion ; pour vivre poétiquement avec la nature, avec l’art.
À travers les saisons qui se succèdent, avec les artistes, avec vous tous, avec nos mécènes et partenaires, nous entendons participer de cette lente métamorphose de nos sociétés.
Harry Rosenow
Directeur de L’espal - Théâtre du Mans
Là où croît le péril,
croît aussi ce qui sauve
Hölderlin
Notes de lecture
Une nouvelle conscience pour un monde en crise - Vers une civilisation de l’empathie, Jeremy Rifkin, Éditions LLL (Les liens qui libèrent) ; Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin, Éditions Points ; La Voie - Pour l’avenir de l’humanité, Edgar Morin, Éditions Fayard ; La crise temporelle, Marc-Alain Ouaknin, in Regards sur la crise - une enquête d’Antoine Mercier, Éditions Hermann, co-édition France Culture.
Construire ensemble
Le théâtre municipal vient d'être déconstruit, les travaux du nouvel édifice commencent. Ce chantier ouvre une nouvelle étape pour la vie artistique et culturelle de la ville. Il est l'expression d'un désir profond, d'une énergie nouvelle.
L'actualité de ces derniers temps a montré le désir grandissant de se retrouver, de se sentir reliés pour fêter et célébrer, pour penser, pour agir.
Des modalités et des formes nouvelles de rassemblement émergent et se multiplient tant dans des espaces virtuels que physiques comme les réseaux Facebook, Twitter, les blogs, ou encore les apéros géants, les flashmobs...
A n'en pas douter, de nouvelles aspirations se manifestent ainsi. Nous sommes collectivement appelés à un changement de paradigme. Notre rapport à l'autre et notre rapport au monde, évoluent, se transforment : un système de valeurs nouveau, une autre façon d'être, de vivre ensemble émergent, lentement, dans la durée mais de façon certaine ! Dans une échelle temps qui certes nous dépasse, une nouvelle civilisation se forge.
C'est l'aventure humaine qui se poursuit audelà et à travers sans doute aussi des accidents et des échecs...
A différentes occasions, Edgar Morin a parlé de métamorphose : "L'idée de métamorphose, plus riche que l'idée de révolution en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation de la vie, de l'héritage des cultures (...). Aujourd'hui, tout est à repenser. Tout est à recommencer. Tout en fait a recommencé mais sans qu'on le sache. Nous en sommes au stade des commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d'initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie." *
Alors, à nous tous de révéler ce désir en le vivant, de le trouver dans notre relation à l'autre. Nous avons – et aurons – les espaces pour l'accueillir tout au long de cette saison, et ainsi "construire ensemble". Quelle belle opportunité s'offre à nous !
Harry Rosenow
Directeur de L'espal scène conventionnée - Théâtre du Mans
Edito "Construire ensemble" - saison 2010-2011
*Extrait de l'article «Eloge de la métamorphose» paru dans Le Monde du 10 janvier 2010
Petites fleurs...
La saison 2009-2010 s'ouvrira avec le concert Melos. Ce spectacle emblématique qui réunit des musiciens et chanteurs grecs, marocains, espagnols et français, esquisse au mieux les lignes de forces qui sous-tendent cette saison. Melos témoigne à la fois de la diversité et de la rencontre possible ; du "plus" de la rencontre et de la nécessité pour chacun d'être à la fois au plus près de lui-même et dans une écoute de l'autre, ouvrant ainsi le champ des possibles.
"il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voirs." Henri Matisse
La période de fragilisation de la société où les repères changent, les modes de vie sont ré-interrogés, appelle peut-être aussi à repenser, à découvrir ou redécouvrir « les valeurs » qui profondément peuvent orienter, incliner notre manière d'«être ensemble», de partager. Il ne s'agit pas là, pour nous, d'une réflexion béate qui tendrait à penser que l'art seul peut sauver le monde. Nous n'ignorons pas les situations parfois cruelles dans lesquelles certains, proches ou lointains, sont placés par les déséquilibres auxquels nous sommes confrontés. Mais c'est précisément cet environnement qui ré-interroge le sens de notre action et nous pousse à croire encore qu'un mot, un geste, une vibration poétiques peuvent susciter un mouvement, un déplacement ouvrant vers de nouveaux horizons ; nombreux sont désormais ceux, toutes catégories sociales confondues, qui peuvent en témoigner.
« La fleur est un être entièrement poétique .» Novalis.
La période que nous vivons appelle un changement de regard, un autre rapport au monde : plus citoyen, plus écologique, plus solidaire, plus fraternel... L'art et la culture peuvent contribuer, doivent contribuer à l'émergence de cette conscience. C'est là le cœur de notre mission de service public. Une telle mission n'est concevable que si elle est partagée. Elle ne peut être que le fruit, la résultante de plusieurs forces ; la résultante de partenariats divers - dans le milieu culturel déjà - mais aussi avec d'autres secteurs de la société, dans les domaines de l'économie, de l'écologie, de la santé, de la justice...
«La vie aussi a besoin de gaité à l'en juger par les fleurs des champs qui sourient tellement mieux que les autres. » Romain Gary
Cette saison verra le renforcement de notre relation avec le Théâtre de l'Ephémère, des accueils, coréalisations, mais surtout la mise en place d'un cycle intitulé « Libertés ? » des voix s'élèvent, parce que les uns et les autres, nous croyons en la nécessité de faire entendre au plus grand nombre des paroles qui touchent à notre actualité et sont autant de cris que certains artistes s'efforcent de porter.
Le Cercle des Mécènes est un autre espace de rencontre et de réflexion sur nos enjeux, à la fois spécifiques et communs. Il est un espace privilégié de confrontations et de recherche sur nos valeurs communes.
Enfin, cette saison 2009-2010 est plus étoffée encore, elle est le reflet de notre diversité. Vous découvrirez dans les pages qui suivent les artistes invités cette année et la richesse des œuvres qu'ils nous proposent. Puisse cette saison ouvrir de nouveaux chemins de rencontre... de découvertes de petites fleurs.
Harry Rosenow
Directeur de L'espal scène conventionnée - Théâtre du Mans
Edito "Petites fleurs..." - saison 2009-2010
